Le silence est-il une sagesse ?
- Jara

- il y a 2 jours
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Parmi les sages conseils présents dans le Hávamál, figure le silence. Le silence, dans plusieurs autres cultures et philosophies, est d'ailleurs vu comme une preuve de sagesse. Dans la strophe 27 du Hávamál, Odin nous dit « Le sot, Qui va parmi les hommes, Le mieux est qu'il se taise » Un peu avant, dans la strophe 19, il dit « Qu'on parle si besoin, Sinon qu'on se taise. » L'art du silence réside dans la modération. Il demande de la maîtrise de soi-même et un esprit raisonnable. Le Hávamál nous conseille de nous taire lorsque nous n'avons rien à dire. Il nous conseille de nous mettre en retrait plutôt que d'agir sans écouter notre raison.
Le silence peut également être une écoute. Donner la place à autrui au lieu de s'imposer. Il peut être une preuve de respect et de modestie.
Cette notion du silence est également très présente dans le stoïcisme et y est davantage développée. Se taire est un exercice qui permet la maîtrise de soi. Il faut éviter les conversations creuses, qui n'apportent rien ainsi que les jugements rapides. C'est donc un exercice de justesse. Afin d'être clair, le sage doit être sobre et mesuré. Le silence nous prépare intérieurement à une parole mesurée, juste et sans excès. Ne rien dire ne signifie pas, ne rien penser. Bien au contraire. Le silence est un espace de méditation et de concentration sur l'essentiel. En exerçant le silence nous exerçons une connexion avec l'âme plutôt qu'avec les agissements extérieurs. Ainsi, celui qui sait se taire, montre qu'il sait se maîtriser, se reconnecter à lui et qu'il n'est pas esclave de ses impulsions. Nous pouvons interpréter cela comme une forme de liberté intérieure.
Voici ce que dit Marc Aurèle dans ses Pensées pour moi-même : « En effet, la plupart de nos paroles et de nos actions n'étant pas nécessaires, les supprimer est s'assurer plus de loisirs et de tranquillité. Il résulte de là qu'il faut, sur chaque chose, se rappeler à soi-même : « Ne serait-ce point là une de ces choses qui ne sont pas nécessaires ? » Et non seulement il faut supprimer les actions qui ne sont pas nécessaires, mais aussi les idées. De cette façon, en effet, les actes qu'elles pourraient entraîner ne s'ensuivront pas. »1
Il y a dans le silence, quelque chose de sacré. Dans la Völuspá, le silence est demandé dès la première strophe. Dans la mythologie nordique, nous avons une divinité liée au silence : Viðar, l'Ase silencieux. Le silence est un moment suspendu avant l'accomplissement d'un rite. Il peut également être une forme de langage sacré.
Et pourtant... si le silence est une grande preuve de sagesse, il possède une face cachée qui peut s’avérer destructrice. Loin d'être une source de sagesse, il peut en représenter tout le contraire. Pourquoi ? Car si le silence est une preuve de sagesse, la parole peut l'être tout autant. Prendre la parole pour énoncer ce qui nous paraît juste, ce qui nous paraît injuste, bon, mauvais...
La strophe 127 du Hávamál nous annonce : « Si tu connais quelque mal, proclame-le comme mal »2. Dire les choses qui dérangent, demande beaucoup de force. Ici, le silence serait plutôt une fuite. La parole n'est pas toujours facile. Elle peut demander du courage. Parfois le silence nous protège, nous évite de nous retrouver face à nos erreurs. Il nous permet de ne pas voir nos fautes, de faire comme si elles n'existaient pas. La parole, elle, peut être un pas vers la vertu.

J'ai tendance à interpréter la strophe 127 dans les deux sens, c'est-à-dire, si tu connais quelque bien, proclame-le comme bien. Proclame ce qui te paraît mauvais comme ce qui te paraît bon ; ce qui te paraît juste, comme ce qui te paraît injuste. Lorsque le silence est une excuse pour ne pas faire face à la réalité, la parole devient une prise de responsabilité. Elle devient un engagement, une preuve de maturité, une force et un courage.
Il n'est donc pas toujours sage de garder le silence, ce masque derrière lequel nous pouvons nous cacher. Parfois, cela est pire... Au-delà de la fuite qui peut être inconsciente, le silence peut se transformer en arme redoutable. Lorsque la parole soigne et apaise, le silence détruit et dissout lentement. C'est un silence dénaturé, dépourvu de toute sagesse. Un silence imposé à autrui lorsque la parole serait nécessaire.
Le silence n'est jamais neutre. Il peut être une arme relationnelle et être utilisé à des fins injustes et mauvaises. Il peut être utilisé pour punir ou dominer autrui. De nos jours, ce phénomène a été nommé en psychologie « le traitement silencieux ». Et ce traitement est reconnu comme étant une violence psychologique qui peut être aussi douloureuse qu'une violence physique.
Nous sommes donc très loin de la sagesse.
Il faut faire la distinction entre le silence sage et le silence mauvais. Rien est simple, et parfois, la frontière entre les deux est assez brumeuse. Peut être que ce que nous ressentons derrière notre silence est déjà un bon indice de réflexion. Ressentir du calme, une envie d'écoute ou de réflexion... cela est plutôt bon signe et indique un silence sain. En revanche, ressentir de la colère, de l'amertume, de la vengeance, de la jalousie, de l'indifférence... toutes ses émotions négatives peuvent sans doute nous indiquer un silence toxique qui a besoin de parole. Car la parole peut soigner ce que le silence détruit.
1 Traduction de Mario Meunier, 1964
2 Traduction de Bellows



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